Au lycée Saint-Sernin de Toulouse, changement de positionnement à la direction
Le lycée public toulousain de Saint-Sernin a changé de chef d’établissement à la rentrée 2025. Le 18 septembre 2025, l’intervention de la police pour réprimer un blocage organisé par quelques lycéens a choqué une partie des élèves, professeurs et parents.
Les
blocages sont « une tradition à Saint-Sernin », affirme Nicolas*,
professeur au lycée depuis plusieurs années.
« La police est arrivée, ils nous ont tous aligné contre le mur, ils nous ont fouillé, sachant que des hommes ont fouillé des femmes alors que normalement on n’a pas le droit », se rappelle Louise, élève en Première au lycée Saint-Sernin. Le 18 septembre dernier, la lycéenne participait alors à son premier blocage, dans le contexte du mouvement « Bloquons tout ! », en opposition avec les mesures d’austérité annoncée par François Bayrou, premier ministre alors en place. Mais la mobilisation a été de très courte durée : dès 7h30, le chef d’établissement, nouvellement nommé, Pascal Touzanne, avait appelé la police pour mettre fin au blocage auquel il s’opposait sans succès. Un élève de 15 ans a été amené en garde à vue et relâché le jour même, sans poursuites engagées.
Oppositions à l’intervention policière
L’intervention de la police a été vue comme «une scène un peu choquante, qu’on n’avait jamais vue au lycée », raconte un des professeurs de l’établissement. Pour Blandine, élèves en classe préparatoire au lycée depuis deux ans « c’est vraiment de l’intimidation, et ça marche, ils ont peur : tout le monde veut avoir son bac à la fin de l’année ». Sentiment partagé par d’autres enseignants, qui ont organisé un rassemblement le lendemain à la récréation « pour dire avec un mégaphone notre désaccord avec l’intervention de la police », raconte Nicolas*, qui se définit comme un professeur « militant ». Pour Sandrine*, professeure non syndiquée du lycée, « on ne peut pas dire aux élèves : « vous allez devenir de futurs citoyens » sans les laisser exprimer leur propre pensée politique ». Une motion rédigée par une partie des enseignants et soutenue par les représentants élèves et parents de la liste FCPE a été lue au conseil d’administration suivant. Les professeurs y affirment qu’ « [ils] refus[ent] cette criminalisation de la lutte lycéenne et seron[t] toujours du côté des lycéens».
En cause : la réaction de Pascal Touzanne, qui n’a pas donné suite à nos demandes d’interviews. Le nouveau chef d’établissement a envoyé un mail quelques heures après l’intervention policière aux élèves, parents et professeurs. On peut y lire que « les élèves et étudiants disposent de nombreux moyens d’expression dans le cadre du règlement intérieur » mais que « dès lors, toute tentative de blocage de l’établissement ne sera plus tolérée. Des procédures disciplinaires seront engagées contre les élèves et étudiants empêchant l’accès au lycée. » Le nouveau proviseur a bel et bien une réputation anti-blocage. Suite à l’organisation d’un blocus dans son ancien lycée en 2022, deux élèves qui avaient participé à la mobilisation avaient été exclus quatre jours, dont trois avec sursis.
Contre « l’esprit de Saint-Sernin »
Cette position ferme semble antinomique de « l’esprit de Saint-Sernin » selon Louise : « engagé » et « militant » sont les deux mots qui viennent à la bouche des élèves et professeurs pour définir l’identité du lycée. En effet, Saint-Sernin, avec ses 3 à 5 blocages par an selon les personnes interviewées, se distingue bien des lycées Pierre de Fermat ou Ozenne, les deux autres lycées cotés du centre ville toulousain, peu habitués aux blocus étudiants. Le changement est donc perceptible. Louise rappelle que « le proviseur, l’année dernière […] il nous laissait faire, il nous laissait nous exprimer ». « Il y avait une habitude de gérer ces blocages par le dialogue plutôt que par une conflictualisation », explique Bertrand*, parent d’élève. Au contraire, Nicolas* estime que « le soustexte du mail [du proviseur] était digne de CNEWS », jouant sur les risques sécuritaires de la mobilisation alors même que « les élèves, pour vous dire, quand ils bloquent le lycée, ils rangent les poubelles après ».
Thierry Verger, l’ancien proviseur, « avait une capacité à dire non au rectorat » surtout parce que « c’était pas un carriériste car il était en fin de carrière », argumente Sandrine*. Elle continue : « Je pense que [Pascal Touzanne] est quelqu’un qui a beaucoup d’ambition et Saint-Sernin est une avancée » dans son parcours. Deux professeurs notent en effet que ce proviseur d’une cinquantaine d’années est arrivé dans « un lycée plutôt de fin de carrière ». Il « colle beaucoup plus aux attentes ministérielles » remarque l’un d’entre eux. « Peut-être que sa feuille de route c’est de faire définitivement cesser ces mobilisations » suppose Antoine Missier, professeur de mathématiques syndiqué au SNES. Finalement, par cette réaction « il est dans son rôle de proviseur ». D’ailleurs, ajoute-t-il « on n’est pas en guerre contre Touzanne, par contre, s’il veut jouer le relais de l’institution, il se mettra les professeurs à dos. » Contacté par nos soins, le rectorat n’a pas donné suite à nos demandes d’interview.
Des changements positifs
Si ceux qui ont pris la parole en public se sont indignés de ce changement d’identité du lycée, Sandrine* se souvient que cet événement « a mis la zizanie entre nous ». Certains enseignants étaient, au contraire, « très contents que le proviseur ait fait intervenir la police » nuance Jérôme*, professeur syndiqué au SNES.
Et puis, mis à part ce « hiatus » qui en a choqué plus d’un, l’arrivée de Pascal Touzanne s’est accompagnée aussi de changements positifs. « On est passé d’un proviseur en fin de carrière qui s’intéressait beaucoup aux classes préparatoires, qui avait une vision très élitiste de l’enseignement et qui n’était pas quelqu’un qui travaillait beaucoup, de mon point de vue, à quelqu’un qui est beaucoup plus jeune […], qui bosse beaucoup, qui est fiable, et qui ne délègue pas » assure Jérôme*. Bertrand*, parent d’élèves, a lui aussi observé « des changements visibles, les plus visibles sont positifs » notamment « sur la communication avec les parents et les familles ». « Il faut garder en tête que le proviseur est nouveau. Saint-Sernin est un lycée très politisé, donc je pense qu’il faut du temps pour s’adapter », rappelle enfin Musbah, élève délégué en Première.
Pour la rédaction de cet article, 26 personnes ont été contactées, 19 ont accepté de me répondre, 1 professeur n’était pas disponible et 2 autres ont déclaré « n’avoir rien à dire » ou « ne pas être intéressé ». Le proviseur, le rectorat, le commissariat de police et un parent d’élèves n’ont pas donné suite à mes demandes d’interview.
* Afin de respecter la demande d’anonymat des personnes interrogées, les prénoms suivis d’un astérisque sont des prénoms d’emprunt.

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